Critique de texte - Amélie Lasserre

NAVIGUER ENTRE LE TEXTE ET L'ÉCRAN Bertrand Gervais

Penser la lecture à l'ère de l'hypertaxtualité

Naviguer entre le texte et l'écran, comme on navigue d'un continent à l'autre. Le texte de Bertrand Gervais nous "embarque" dans l'observation que l'on peut faire des usages appliqués à la lecture à l'écran, comme à ceux en lien avec les circulations initiées par le web avec comme préoccupation principale, l'idée que ces nouveaux supports induisent un mode de lecture tout à fait nouveau, ne reposant plus tout à fait sur les notions qu'il se doit de maitriser, pour la lecture du livre, dans sa forme classique.

Il semble que cet essai soit ancien. Quelques indices me permette de dater sa rédaction aux alentour de 2002, alors même que les supports numériques d'aujourd'hui ont connu une évolution considérable tant au niveau de la forme qu'à celui de sa vulgarisation. Cependant, il m'a semblé pertinent, au regard du travail amorcé pour mon projet de diplôme, d'observer ce regard porté alors, avec ce recule que nous avons aujourd'hui. L'auteur enseigne la littérature, la sémiologie ainsi que la théorie littéraire à l'Université du Québec, à Montréal. On pourrait dire alors, que son regard se situe à la croisée de deux cultures, celles de deux continents, imprégné de deux mémoires collective, celle d'un culte du papier, lié à l'histoire ancienne du livre dans les civilisation occidentales comme celle du multimédia, lié à l'histoire plus récente du continent américain.

Après avoir énuméré quelques exemples de textes numériques, proposés sous de nouvelles formes, il souligne le fait que la structure éditoriale même de l'écran, habitée d'hypertextes, vient renouveler les bases de la textualité. L'image même du texte, n'invite plus le lecteur à une lecture linéaire. Si le livre offre au lecteur un espace, restreint par les limites de la page ou de l'objet livre lui-même, maintenant son regard, son attention et sa réflexion autour d'un même objet, l'espace numérique l'invite à une expérience, parfois hasardeuse, dont les allers et retours permanents que suscitent l'utilisation des liens hypertextes, l'attirent dans des "labyrinthes narratifs venant, par leur structures, renouveler les bases de la textualité." Il convient alors de s'interroger sur l'acte même de lire, dans un espace où les textes se dématérialisent, n'ayant plus de lieux qui leurs soient propres. L'expérience de lecture, dans un tel contexte, s'apparenterait davantage à une navigation, plutôt qu'à une lecture, au sens littéraire du terme. L'auteur revient alors sur les propos de Christian Vanderdorpe qui parle de "lecture hachée, rapide instrumentale et entièrement orienté vers l'action", comme sur ceux d'Ollivier Dyens pour qui "Le web n'est pas un livre. Il n'est pas un texte."

L'idée de cette navigation lui permet d'initier une observation du lexique usuel proposé à l'usager, proposant un parallèle intéressant entre le vocabulaire marin et celui de la navigation dans l'espace web, évoquant la métaphore de la mer et du voyage qui suggère, selon lui, "des espaces à conquérir, une surface infiniment vaste qui définie l'horizon et qui appelle à la découverte", évoquant l'éventualité du naufrage, en citant cette fois, Hans Blumenberg. Il revient sur les termes de navigation, surf, comme sur celui de barre de navigation. On pourrait tout aussi bien y ajouter ceux de l'ancre, balise, bannière, pirates, flux, ramer, planter, booster, échouer… L'auteur se sert d'ailleurs, plus bas, de la métaphore de la mer pour étayer le fait que la lecture internet serait superficielle, selon lui, puisqu'elle s'apparente à une navigation qui, par définition, s'opère à la surface de l'eau, comme la lecture, dans ce contexte précis, reste superflue, sans aller en profondeur. L'eau est même évoquée pour rappeler la "dématérialisation du texte numérique", idée soutenue par Jean Echenoz lorsqu'il dit "qu'écrire sur l'ordinateur, c'est comme sculpter de l'eau." Cette observation lui permet de faire une transition avec la notion de littératie, dont il n'emploie pas nécessairement le terme, mais qu'il décrit dans la nécessité que le lecteur a de maitriser la lecture afin de pouvoir circuler dans un environnement qui lui est étranger et dont il ne possède pas encore tout à fait la maîtrise. Le constat de l'auteur est alors antithétique, puisqu'après avoir soulevé le fait que naviguer n'était pas lire, il affirme le contraire en montrant cette nécessité de la maîtrise de l'acte dans l'expérience de le navigation.

Qu'est ce qu'un texte? Bertrand Gervais prend alors le temps de se pencher sur la définition même du terme, en rappelant qu'il s'agit premièrement "d'un écrit en langue naturelle" qui donne à voir "un ensemble d'énoncés qui vient mettre en forme un contenu" dont la mise en situation renvoie au fait qu'un texte n'existe que dans sa relation à un lecteur dans un contexte de lecture. Définition que rejoint et étaye celle de François Rastier, en y associant l'importance du support. Il s'agit alors de mettre cette définition en regard avec un contexte culturel et téchnologique nouveau, dans lequel il conviendrait de parler cette fois, de lecture intensive comme de lecture extensive, supposant une pratique participative du lecteur différente. La première répondant à des habitudes de lecture traditionnelle, la seconde, à des pratiques nouvelles énoncées comme traductives. Dans une relation avec un texte qui fait autorité, le lecteur est supposé maîtriser la manipulation du support, la compréhension du texte comme son interprétation. Or, la nature récente des textes à l'écran n'autorise pas encore la possibilité à ces trois conditions indissociable d'être co expérimentées. Si la manipulation du livre, dès le plus jeune âge, permet à l'adulte expérimenté d'accéder à ces trois conditions qui lui permettent une lecture participative inconsciente, celle des textes à l'écran est lacunaire, l'apprentissage de la manipulation de ces derniers, restant à faire. À cette difficulté de manipulation vient s'ajouter une évolution dans le rapport que le lecteur doit avoir au mot qui n'est plus seulement un "récipient" qui contient et renvoie à son propre sens, dans le contexte d'une phrase dont il fait partie, mais aussi un "véhicule", permettant une "télétransportation" immédiate du lecteur vers une autre page, un autre site, un autre texte. La fonction sémiotique même du mot s'en trouvant alors bouleversée.

Enfin, si avec le livre, le lecteur entrait dans un processus de désir et de recherche lié au choix réfléchi de lectures qu'il convoitait, offrant au livre un statut privilégié sacralisé, le texte dont il dispose aujourd'hui, se livre dans un déferlement, dont l'accessibilité quasi sans limite, lui est offerte. "Le texte est noyé dans une mer", dit alors Bertrand Gervais. Si le déploiement et la multiplication des livres devenant un encombrement de papier et qu'il devient difficile de le stocker comme de l'archiver. Les textes sur support numérique supposent une mémoire numérique, impalpable, un puis sans fond. Comme le soulève Marc Guillaume, "Ce que le papier a permis, l’accumulation des textes et la progression des savoirs, se retourne aujourd’hui contre lui." Quant à la dématérialisation du texte sur support écran participe d'autant plus à sa dévalorisation, le rendant impalpable et désubstancialisé, elle tend à orienter le lecteur vers une infra-lecture et un infra-savoir. Les nouveaux supports sont alors à être considérés comme des palimpsestes, "écran ou s’inscrivent, dans une poussière d’électrons et de lumière, les signes d’aujourd’hui.", comme le souligne Marc Guillaume.

Bertrand Gervais conclue son texte en mettant l'accent sur la nécessité d'un apprentissage de ces nouvelles pratiques de lecture qui permettent aux lecteurs de naviguer entre les innombrables informations contenues dans l'univers immatériel de la mémoire des supports numériques, revenant sur la métaphore de la mer pour soulever l'éventuel naufrage que risquerait le lecteur non initié. Cet apprentissage est la condition sine qua non susceptible de nous permettre de quitter un statut d'observateur immobile, observant de son rivage le spectacle d'une navigation périlleuse, pour incarner celui de praticien averti, pouvant s'élancer instruits peut-être, simplement, de ce que nous avons appris sur la terre ferme.